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"on est en France,
c'est un petit milieu, c'est une petite profession, tout le monde se connaît.
La télévision n'est pas un bel univers. C'est un univers d'egos, de jalousies,
c'est un univers de quête de reconnaissance, d'histoires de fric quand même".
(Propos entendus lors d'une conversation avec un professionnel qui n'a pas voulu
signer ses dires. ..) Pendant six ou sept
ans, disons depuis 1992, règne un état de fait exceptionnel dans le petit monde
du documentaire Exceptionnel parce que l'accès
à un minimum de ressources afin de financer un projet documentaire est devenu
relativement facile. Exceptionnel parce que la réduction
dramatique du coût de l'image, le coût de la créer dans un premier temps, le
coût de la monter plus récemment, ont fait que l'essentiel des ressources d'un
petit budget, disons dans le créneau entre 150 et 300 KF , a pu être consacré
aux salaires et non plus à la location de "quincaillerie". Conséquence logique, le
pouvoir absolu des trois ou quatre programmateurs d'antenne qui faisaient la
pluie et le beau temps sur le métier depuis l'éclatement de l'ORTF a été
quelque peu dilué. Comme dit l'un de nos participants à ce dossier, le goulet
d'étranglement constitué par quatre décideurs dans un pays n'est pas de la même
nature lorsqu'ils sont rejoints par cent-vingt autres, même si ces cent-vingt
ne disposent pas des mêmes budgets. Nous avons donc vu une nette
augmentation du nombre de documentaires pour la télévision produits en France.
Augmentation pas aussi explosive que la demande en programmation créée par les
moyens de diffusion. Mais suffisante et suffisamment libre pour qu'on ait
l'impression d'une exceptionnelle vivacité et d'une réelle diversité
d'approche et de sujet chez ceux qui pratiquent cet art. Le tableau de la production
aidée par le COSIP sur 10 ans donne la mesure de cette explosion de la créativité
documentaire. L'augmentation du nombre d'heures sur dix ans de moins de 300 à
presque 1500 confirme ce que Laurent Cormier remarque dans son entretien: c'est
le secteur documentaire qui est le plus dynamique dans l'industrie audiovisuelle
française. Or, toute nouvelle créativité,
tout nouvel espace de liberté et d'expression suscitent des jalousies et des
rancunes chez les détenteurs du pouvoir dans l'ancien ordre des choses. De ce point de vue, nous
venons d'assister à une bataille entre différents secteurs de la profession de
la production audiovisuelle, bataille qui a été tranchée par les
administrateurs du CNC dans un sens extrêmement défavorable à la création,
à l'expérimentation, à la liberté. Et notamment défavorable aux films
coproduits avec les chaînes locales. tableau 1 évolution du nombre
d'heures de programme aidées par le COSIP selon le genre y compris aides à ta préparation
et compléments de subventions
Le but de ce numéro, donc,
est de proposer une défense de cette production, de son intérêt, et de
l'importance de rouvrir le débat sur son financement. L'enjeu de la bataille était
la répartition des sommes gérées par le COSIP, Compte de soutien aux
industries de programmes. Les tendances en œuvre sont l'objet des quelques
tableaux qui suivent. Le système de production
pour la télévision en France est soutenu par une caisse qui s'appelle le COSIP.
Celui-ci est financé par une taxe de 5,5% sur les chiffres d'affaires des télévisions.
Pendant la durée du "plan câble", les chaînes locales n'y
participaient pas, mais le Ministère des Finances versait chaque année une
quote-part correspondant à leur participation. Aujourd'hui, les chaînes
locales financent le COSIP, certes à un taux moindre que celui des chaînes
hertziennes nationales. En échange, les projets de
films, tous les projets de films coproduits avec un diffuseur télévisuel français
et qui sont censés répondre à des critères de créativité et d'originalité
sont éligibles à un soutien. Le gros de l'enveloppe est réparti entre trois
genres : téléfilms de fiction, animation et documentaires de création. Le
montant du soutien est calculé selon la "minute" produite, la valeur
d'un "point" (montant total de la dotation divisée par le nombre de
minutes aidées) et ensuite un "coefficient" règle le pourcentage de
ce point qui sera versé pour le projet en question en fonction de la nature du
programme (prime à la créativité), sa durée (plus pour un programme unique
que pour une série par exemple) et son genre. Il existe deux modes d'accès
à ce soutien selon la quantité d'heures de télévision créées par la société
de production. En général, plus de trois heures de télévision par an donnent
le droit à un producteur de toucher, l'année suivante, le "COSIP
automatique" qui fonctionne comme une sorte d'avance à la création sur un
dossier qui n'est pas lu en commission mais simplement adjugé éligible ou non
en fonction de critères économiques et administratifs; pour les petites
structures ou les producteurs de télévision occasionnels, il reste un "COSIP
sélectif' où le dossier est lu et jugé sur sa qualité et son intérêt par
une commission. Les tendances dégagées par
les tables mettent en place le décor du conflit. Il y a deux zones de tension où
des intérêts peuvent s'opposer: d'une part entre producteurs de fiction et
producteurs de documentaire, d'autre part entre les gros producteurs de
documentaire et les petits. La part de l'enveloppe COSIP
consacrée à la fiction a tendance à baisser. C'est normal au regard des
fluctuations de la production mises en évidence dans le Tableau 1, la fiction
monte et descend en zigzag, tombant presque de moitié entre 91 et 94 pour
ensuite remonter, puis de nouveau retomber. Entre-temps, la production
documentaire, qui monte tout doucement vers les 500 heures jusqu'en 1994, est en
voie de dépasser les 1500 heures cette année. C'est un développement considérable.
L'argent dépensé par le COSIP pour ces genres ne fluctue pas aussi fortement,
mais on voit bien dans le Tableau 2 que les sommes dépensées pour la fiction
ont atteint des sommets en 93 et en 96 qu'elles ne semblent pas prêtes de
revoir. Le documentaire, qui pèse pour presque 250 MF depuis trois ans, reçoit
plus du quart de l'enveloppe totale aujourd'hui, en comparaison avec moins de
10% il y a dix ans. Et si les mouvements indiqués continuent, les parts consacrées
au documentaire et à la fiction vont tendanciellement s'égaliser , malgré le
fait que l'heure de fiction coûte trois ou quatre fois plus que l'heure de
documentaire. C'est ce qui ressort du Tableau 3 qui montre l'évolution du coût
par heure accordé à chaque genre. Ce tableau ne correspond pas exactement à
la valeur du "point" COSIP car les chiffres prennent en compte les
aides à la préparation et d'autres frais. Mais les tendances sont claires. Le
soutien horaire du COSIP au documentaire perd de la valeur progressivement, même
si tableau 2 évolution du soutien du
COSIP par genre
doucement, depuis les sommets
atteints en 94 et 96 sous la pression du nombre croissant de programmes. La
glissade est limitée, la courbe d'ensemble est étonnamment plate en
comparaison avec celles de la fiction ou de l'animation, mais tout de même
perceptible. Et c'est de là qu'arrive le scandale. Le conflit d'intérêts
provoqué par la floraison des documentaires à petit budget vient du fait que,
aux yeux du CNC, organisme gestionnaire du compte, tous les documentaires de création
sont nés et demeurent égaux en droits. Autrement dit, un documentaire de
prestige coproduit et signé par Arte a le même poids qu'un documentaire
militant ou hyper-personnel coproduit et signé par Canal Cholet. Du coup, les producteurs de
ce genre de documentaire ont facilement accès au COSIP automatique. Certains se
sont plu à voir jusqu'où ils pouvaient pousser le système et ont augmenté
leur production à des limites probablement déraisonnables. Suivre huit à dix
documentaires de création par an pour un producteur qui se veut
"artisanal" passe encore. Il est clair que, pour une société d'une
demie-douzaine de personnes, en suivre cinquante par an n'est pas raisonnable et
l'expérience tentée par, en tout et pour tableau 3 évolution du soutien du
COSIP par heure de programme selon le genre y compris aides à la préparation et compléments de
subvention tout, une maison de
production sur deux ans n'a pas tenu. Non pas pour des problèmes financiers,
mais simplement à cause de l'usure, des méthodes de gestion et des rapports
pervers avec les diffuseurs que cela entraîne. Dominique Pailler de 10
Productions en fait très bien l'analyse dans ce dossier. Il n'empêche, le fait que
cette société puisse toucher huit ou neuf millions du COSIP sur une année en
produisant cinquante documentaires a suffi pour faire se tordre de douleur et de
colère une partie des personnes parmi les plus respectables de la profession,
notamment les gros producteurs de documentaires pour les chaînes nationales
hertziennes. On touchait à la valeur de leur "point". Le COSIP allait
s'effondrer. Cela a suffi pour transformer ces hommes, tous éminemment
respectables et bourgeoisement payés, en vulgaires colporteurs de ragots. Se rassemblant dans les rangs
du "gros" syndicat de la profession avec les producteurs de téléfilms,
eux aussi inquiets de la baisse de leur part du gâteau, nos gardiens de la
qualité ont fourbi leurs armes et sont partis à l'attaque. L'ennemi à
abattre, c'était l'égalité des documentaires. Ils ont poussé. La résistance
a été inexistante, désordonnée ou tardive. Ils ont gagné, le CNC propose de
changer les règles du jeu. Dorénavant, et si le décret proposé est publié,
car au début de l'an 2000 il tarde à sortir, il y aura deux catégories de
documentaire devant le Compte: des documentaires à "cash" et des
documentaires à "industrie". Pour les purs francophones
encore adeptes de l'Académie, le "cash" est de l'argent frais, ou
mieux liquide, et que le coproducteur télévisuel est censé investir, à
hauteur d'un millier de francs par minute au minimum, pour que son documentaire
puisse être considéré dans la catégorie des grands et ainsi prétendre à
l'ancien taux d'aide de la Caisse (fixé à un "coefficient" de 0, 7
du point/minute, cette aide s'évaluait en 1999 à autour de 160 KF). Si votre
coproducteur-diffuseur n'a pas d'argent frais pour contribuer à la production,
ce qui est le cas de l'ensemble des canaux de télévision locaux, leur
contribution s'évalue en "industrie" (machines de tournage, de
montage, temps d'équipe) et l'aide du COSIP descendra à une coefficient 0,5
(110 KF). Le résultat, c'est clair, sera de rendre impossible le travail en équipe
(deux semaines de tournage, trois semaines de montage) qui s'était instauré
comme une sorte de norme a minima dans la création pour les télévisions
locales. Cela ne correspondait pas, comme les auteurs l'expliquent eux-mêmes,
à la réalité de l'investissement en temps et en énergie pour la création
d'un film. Mais cela permettait de rembourser partiellement l'énergie appliquée
et permettait d'épauler le réalisateur dans sa création. Le résultat relativement prévisible
de cette mesure sera que l'espace de 100 à 150 films par an coproduits avec les
chaînes locales (voir Tableau 4) va être dévasté, et que vont être privilégiés
les "one-man-shows", films où l'homme ou la femme-orchestre assume
l'ensemble du travail avec comme interlocuteur le seul producteur, car dans de
telles contraintes économiques l'embauche d'une équipe de production semble
hors de portée. L'accès à un budget jouable
sur un projet documentaire atypique ou singulier va redevenir difficile, la
production va se diviser non pas en deux mais en trois: les documentaires de
prestige confortablement financés par deux ou trois chaînes nationales mais
dont l'accès continuera d'être aussi limité, contrôlé pour l'essentiel par
les mêmes intermédiaires j les documentaires qui se résument à du flux de
"non-fiction", du "produit" historique, animalier, musical
etc., ce qui risque d'être le gros de la demande des chaînes satellitaires ou
thématiques j et des films réalisés en dépit de tout bon sens, coproduits
avec les télévisions locales mais dont les conditions dégradées de
production interdiront la multiplication. Le rôle d'un espace d'apprentissage,
d'un vrai travail tableau 4 heures de documentaire aidées
par diffuseur
avec une équipe de cinéma
sera largement réduit. La disparition d'un pôle de recherche, élément aussi
constitué par les films-câbles, ne peut que renforcer la tendance partout
ailleurs évidente à la normalisation des formes et du langage. C'est plus que dommage. Il
est vrai que cette crise est indicative du fait qu'il pourrait être utile
d'ouvrir une réflexion plus générale sur le rôle joué par le Compte, sur
comment soutenir l'originalité et la diversité de la création de programmes
francophones face à une demande qui explose et qui tend, dans les nouveaux
canaux, et par extension partout, à faire baisser les prix et les conditions de
travail. Il est vrai aussi, et là
nous suivons les idées développées plus loin par Patrick Vuitton, qu'il est
urgent d'ouvrir un débat sur la nature des télévisions locales qui vont se
multiplier en France. Quelle télévision locale veut ce pays ? Avec quel type
de programmation et quel type de financement ? Le débat tarde, ce qui profite
par défaut aux forces qui oeuvrent pour une logique marchande du canal
"pub locale" remplie d'images chewing-gum. Pour les adeptes de la télévision
locale service public, pour les télédiffuseurs interviewés dans ce dossier
par exemple, il est clair qu'il y a un rapport naturel, par leur préoccupation
partagée avec le "réel", entre la télévision locale et le
documentaire. Mais quel documentaire ? Financé comment ? Les positions diffèrent
et un espace de confrontation et de réflexion collective tarde à paraître. Entretemps, il apparaît
urgent d'inverser ou d'annuler la baisse du coefficient accordé aux films
coproduits avec les chaînes locales, et urgent de constituer un front
d'associations et d'organismes qui poussent dans ce sens. A plus long terme, le dossier ici présenté est considéré comme une invitation au débat sur les deux questions: le financement de ces documentaires par le COSIP, et le rôle du documentaire dans la télévision locale. Il a été préparé par la revue avec la collaboration de certains membres d'ADDOC. Un atelier "câble" animé par Amalia Escriva, Jean-Jacques Mrejen et Patricia Cartier-Millon a constitué le forum pour les discussions de départ, la réalisation a été notamment appuyée par Chantal Briet et Bernard Corteggiani. Cela dit, les opinions et jugements exprimés dans cette introduction sont entièrement sous la responsabilité de leur auteur et, bien sûr, n'engagent pas ceux ou celles qui apparaissent dans le dossier, que ce soit en tant qu'auteurs, producteurs, diffuseurs ou représentants d'une institution. Michael
Hoare
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